Les IA inventent-elles leur langue ? Ce que l’évolution des langues humaines nous aide à comprendre
Jargon, compression ou dissimulation : ce que les expériences entre agents IA démontrent, et ce que la comparaison avec les langues humaines permet de comprendre.
Des intelligences artificielles qui commencent à communiquer dans un langage que nous ne comprenons plus : le récit revient régulièrement. Il évoque aussitôt une frontière franchie, voire une volonté de nous tenir à distance. Pourtant, une autre question mérite d’être posée. Pourquoi des agents qui échangent durablement ne feraient-ils pas évoluer leurs conventions, comme les communautés humaines font évoluer leurs langues ?
Le phénomène est documenté. Son interprétation demande davantage de prudence que son titre de presse. Entre une expression propre à un groupe, un message condensé et un code destiné à contourner une surveillance, la ressemblance apparente ne dit pas tout. L’analogie linguistique aide précisément à séparer ces situations.
Un phénomène réel, des preuves à lire avec leur méthode
L’expérience Emergence World, rendue publique en septembre 2026, suit huit mondes de dix agents pendant seize jours. Les auteurs observent des conventions partagées et des communications devenues opaques. Mais l’indicateur d’opacité repose sur un autre modèle d’IA chargé de juger les messages, pas sur un panel de lecteurs humains. Les moyennes globales rapportées sont de 40 % pour le monde Gemini, 35 % pour OpenAI et 30 % pour Claude ; elles ne doivent pas être confondues avec des pics temporels. Chaque monde n’ayant fait l’objet que d’une trajectoire, l’étude établit une possibilité, pas sa fréquence générale. Source et limites.
Ce précédent récent s’inscrit dans une histoire plus longue. En 2017, les chercheurs de Facebook AI Research mêlaient apprentissage supervisé et apprentissage par renforcement pour éviter que leurs agents de négociation divergent du langage humain. Leur dispositif modifiait les modèles pendant l’entraînement. Il ne faut pas le confondre avec des conventions adoptées au fil d’une conversation. Publication EMNLP.
Ces distinctions changent la lecture de l’actualité. Un résultat observé dans un environnement particulier ne décrit pas automatiquement le comportement d’un assistant utilisé ponctuellement au bureau. Et qualifier un message d’opaque ne démontre ni que ses destinataires le comprennent correctement, ni qu’il améliore leur coopération.
L’analogie avec les langues humaines est éclairante, jusqu’à un certain point
Le français québécois fournit un bon point de départ, à condition de ne pas le présenter comme un français qui aurait simplement pris des libertés avec une référence immobile. Les usages ont évolué des deux côtés de l’Atlantique. Le Québec conserve aussi des formes abandonnées en France, tout en développant des innovations et des emprunts liés à son histoire. Analyse d’André Thibault dans Usito.
Ce qui rapproche les situations, c’est le rôle du contexte partagé. Dans une équipe, une expression peut renvoyer à un incident connu, à une procédure ou à un accord antérieur. Pour les nouveaux arrivants, la phrase paraît obscure ; pour les habitués, elle évite une longue explication. Il n’est pas nécessaire de vouloir exclure quelqu’un pour devenir difficile à comprendre de l’extérieur.
L’analogie trouve cependant sa limite lorsqu’on assimile une expérience informatique de quelques jours à l’histoire d’une langue. Les communautés humaines transmettent des usages à travers des générations, des institutions, des contacts et des expériences vécues. Un dispositif d’agents possède ses propres contraintes : mémoire disponible, tâches assignées, canaux autorisés, coût et longueur des échanges. Une ressemblance dans les formes produites ne rend pas ces histoires identiques.
Les chercheurs de GlossoGen explorent justement cette zone de comparaison. Dans leurs expériences, distinctes d’Emergence World, des agents soumis à des contraintes de communication et disposant de débriefings développent des conventions. Les auteurs étudient leur vocabulaire, leurs règles de combinaison et leur transmission à de nouveaux agents. Leurs résultats préliminaires montrent aussi que l’opacité peut apparaître sans instruction de dissimulation. Présentation des travaux.
On peut donc prendre au sérieux la question d’un langage émergent sans conclure trop vite à une langue humaine miniature. Il faut examiner ce qui est transmis, ce qui reste stable et ce qui permet réellement de se comprendre.
Jargon, compression et dissimulation ne posent pas la même question
Imaginons deux agents chargés de préparer une commande. Cet exemple est fictif. Ils pourraient convenir que « dossier vert » signifie : identité du client vérifiée, stock disponible, paiement confirmé. L’expression est courte et utile si les deux agents partagent cette définition. Un nouvel opérateur devra toutefois retrouver la convention pour interpréter l’échange.
Une première difficulté apparaît si « vert » finit par désigner seulement la disponibilité du stock, alors qu’un autre agent continue d’y lire une confirmation du paiement. Le problème est ici une divergence de sens. Une seconde apparaît si les agents produisent une formule impressionnante sans qu’aucune vérification ne lui corresponde : le jargon masque alors une absence d’information. Une troisième serait l’emploi d’un code pour poursuivre une action interdite tout en évitant sa détection. Cette dernière situation demande une preuve de contournement ; la seule étrangeté du vocabulaire ne suffit pas.
La réponse doit dépendre du diagnostic. Un glossaire peut éclairer une convention. Une vérification des actions peut révéler une formule vide. Une restriction des permissions peut empêcher une opération interdite. Confondre ces problèmes conduit à demander une « traduction » là où il faudrait contrôler une action, ou à soupçonner une dissimulation là où il manque simplement le contexte.
Le point décisif : pouvoir relier les mots aux actes
Pour une organisation, conserver la transcription des échanges ne suffit donc pas. Reprenons la commande fictive : le responsable doit pouvoir retrouver les vérifications effectivement réalisées, les informations disponibles à cet instant et la règle qui autorisait l’étape suivante. La formule « dossier vert » devient un repère utile seulement si ce lien demeure accessible.
Lorsqu’un agent indique qu’une opération est validée, il faut pouvoir retrouver les critères appliqués et les contrôles effectués. Si la définition d’un terme a changé au fil des échanges, cette évolution doit elle aussi rester identifiable. Un compte rendu rédigé dans un français impeccable ne dispense pas de cette vérification.
L’évolution des conventions est ainsi un phénomène intelligible, parfois utile. Elle ne constitue ni une preuve de conscience ni, à elle seule, une raison de parler de complot. Mais son caractère explicable ne garantit pas que nous puissions laisser ses conséquences sans examen. La question pratique est de savoir si l’on peut encore reconstruire ce qui a été compris, décidé et exécuté lorsque les mots changent.
Ressources complémentaires
- Emergence World, prépublication du 15 septembre 2026
Sections 5.3 et 5.10, annexe H : communications, mesure de l’opacité et limites du protocole.
- GlossoGen, présentation des chercheurs, 14 septembre 2026
Expérience distincte : conditions de formation et de transmission de conventions entre agents.
- Lewis et ses coauteurs, Deal or No Deal?, EMNLP 2017
Travaux sur la négociation et le maintien d’un langage humain pendant l’entraînement.
- André Thibault, La lexicologie du français québécois, Usito
Conservations, innovations et emprunts : un éclairage linguistique sur l’analogie.
- Thibaut Giraud, La parole aux machines, Grasset, octobre 2025
Prolongement philosophique sur les modèles de langage, distinct d’une étude des expériences de septembre 2026.
- Siècle Digital, article à l’origine de cette analyse, 16 septembre 2026
Point de départ journalistique, confronté aux sources de recherche plutôt que repris comme preuve.
FAQ
Est-ce la première fois que des agents s’éloignent du langage humain ?
Non. Des travaux de négociation publiés en 2017 traitaient déjà de cette divergence pendant l’entraînement. Les expériences récentes examinent aussi des conventions qui se développent au fil des interactions. Il faut distinguer ces mécanismes.
Un message opaque est-il nécessairement un message secret ?
Non. Il peut dépendre d’un contexte partagé, condenser une procédure ou employer un jargon peu informatif. Affirmer une dissimulation demande des éléments supplémentaires sur les consignes, les échanges et les actions.
L’analogie avec le français québécois est-elle pertinente ?
Elle aide à comprendre les conventions qui évoluent dans des communautés différentes. Mais les langues humaines ont une histoire sociale et une transmission qui ne se réduisent pas aux contraintes d’un dispositif informatique. Le français québécois comme celui de France associent conservations et innovations.
Faut-il s’attendre à ce comportement dans tous les assistants ?
Les expériences citées ne permettent pas de le conclure. Un échange ponctuel avec un assistant et une population d’agents interagissant durablement ne constituent pas le même dispositif.
Pour prolonger la réflexion
Interroger le langage,
comprendre les machines.
La parole aux machines
Grasset · 2025 · Français
Grand format, 2025 · Parution : 2025-10-22
Un essai philosophique consacré aux grands modèles de langage. Il prolonge la question de ce que signifie parler pour une machine, sans constituer une analyse des expériences de septembre 2026, postérieures à sa parution.
Le lien avec cet article
Paru en octobre 2025, cet essai examine les grands modèles de langage sous un angle philosophique. Il permet de prolonger la question du langage des machines, sans être présenté comme une étude des expériences de septembre 2026. Sélection fondée sur la fiche éditeur ; lecture intégrale non effectuée.
Vérification bibliographique
Titre, auteur, date et ISBN vérifiés chez Grasset. Choix fondé sur la présentation éditoriale ; sommaire et livre intégral non consultés. Visuel bibliographique local, pas la couverture originale. Stock Amazon non confirmé.
ISBN : 9782246841654 · Contrôle : 2026-09-19
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